Une nuit d'hiver, alors que je déambulais dans les étroits couloirs de la toile à la recherche de nouveaux cobayes auxquels voler des confidences, j'ai poussé la porte d'un atelier. Olivia Rolde était assise là, devant une peinture, et parlait de kilomètres et d'horizon. *


Il n'en fallut pas moins pour susciter mon attention. Soulever mes émotions. Interroger mes esquisses photographiques dans lesquelles je recherche, avec une certaine obsession, la ligne droite, parfaite, dans quelques horizons lointains.

 

Rencontrer Olivia devenait alors une évidence. Elle, dont chaque peinture est traversée d'une ligne, de cet horizon, dont elle ne peut, elle non plus, se défaire : « Je déplace la ligne plus haut, plus bas, parfois je la casse, je ne sais pas si je la cherche, elle s'impose à moi, j'essaie de la briser mais elle revient tout le temps. »

 

Quelques jours plus tard, un manteau de neige recouvrait la terre devant les Ateliers de la Morinerie **, devant la porte O. J'imaginais déjà toutes les fourmis de ce lieu dantesque recourir à de vieux systèmes D pour maintenir, bon gré mal gré, le mercure au-dessus de dix degrés.

 

Olivia m'avait invité à pousser la grande et lourde porte rouge de son atelier. Le bruit du roulis dut attirer son attention, elle apparaissait souriante et me proposait vite un chaud café et avançait vers moi un cendrier.

 

Olivia a monté sa première expo dans un bar, à cette époque où les volutes de fumée formaient encore, dans ces lieux intimes, un épais brouillard. « Et on fumait vraiment beaucoup. J'ai retrouvé des couches de nicotine sur certaines de mes toiles, » dit-elle, un brin nostalgique. C'était la fin des années 90 et Olivia occupait un atelier à Paris, dans un squat tenu par des punks qui sous-louaient quelques espaces. « Il y avait vraiment une belle créativité à l'époque. »

 

Je demandais alors à Olivia si, déjà, elle avait trouvé sa patte, si, déjà, ses toiles étaient traversées de cette ligne qui habite ses œuvres. « Au départ, j'étais plutôt sur des visages, des figures, c'était souvent assez trash, violent, un peu comme le cri de Munch. Quand je regarde en arrière, je vois que j'ai avancé, mais quand je regarde devant, je vois plutôt l'infini. »

 

L'infini, ce que l'on habitera jamais totalement, comme l'horizon qui se dérobera toujours devant chacun de nos pas. « L'horizon se dérobe, mais il répond au besoin de se projeter, de se projeter en avant. L'idée de frontière est là aussi, l'idée d'un passage, à quel moment ça se joue, et cet endroit précis où ça se joue. »

 

Ça.

 

J'ai alors regardé Olivia, interrogatif. J'étais peut-être venu pour ça. Comprendre ce qui se cachait dessous. « Mes tableaux sont composés de couches et de sous-couches, le temps passe sur eux, et j'ajoute encore des couches avec le temps. Comme une personne âgée, ridée, elle porte des couches de vie pas possibles, et je n'oublie pas qu'elle a été un bébé, je n'oublie pas tout ce qui est caché en elle... »

 

Tout ce qu'elle peut devenir encore. Olivia regardait alors un tableau, posé là au milieu des autres. Elle semblait encore l'interroger... Un tableau qu'elle avait repris deux ans et demi après l'avoir achevé, et auquel elle avait rajouté quelques petites couches... Quelque chose en lui la « piquait », croyait-elle...

 

Je ne pouvais m'empêcher de penser, sans en parler à Olivia, au portrait de Dorian Gray, un tableau qui vieillirait avec son créateur... Olivia dans le cours de la rivière, emportant avec elle tout ce qui lui est cher. Des œuvres qu'elle ne se résolue pas, décidément, à voir figées.

 

Les genoux collés au radiateur, l'oreille orientée vers Olivia, les yeux sur mon stylo qui crissait sur le papier, j'essayais par moments de me tourner vers ce tableau. Je cherchais encore une réponse. Olivia me dit alors : « Il a un côté assez organique. »

 

Organique. Je recherchais donc dans les quelques pages du Littré que j'avais pu retenir ce que, dans cette circonstance, organique pouvait bien signifier. « Tout ce qui est lié à la nature, des racines, tout ce qui est enfoui dans la terre. »

 

Et Olivia de me dire qu'elle aurait aimé être archéologue, qu'enfant, au grand étonnement de ses parents, elle fouinait dans les poubelles, qu'adulte, elle aimait chiner dans les décharges.
« Fouiner. Dans ces tableaux, il semblerait que ce soit la terre et ses entrailles, et elles sont denses, j'aime ce qui est enfoui. »

 

Il semblerait ? Au conditionnel. Olivia a souri. Moi, je me disais alors que les réponses que j'étais venu chercher resteraient sans suite. Enfouies, elles aussi. Comme devant une page blanche. Elle, « la toile blanche, c'est l'angoisse absolue, je ne peux pas garder le blanc, alors je la recouvre de couleurs, c'est alors très instinctif... Et cela va impliquer la suite. C'est à partir de là que je vais commencer à réfléchir. Après, je prends mon temps. »

 

Alors, j'imaginais que très vite, une ligne se dessinait, qu'au-dessus viendrait se poser un ciel ou le manteau blanc de la neige ou encore le visage ridé d'une femme, dans un espace souvent étroit, et qu'au-dessous fourmilleraient des formes improbables qui, pourtant, avec ce foutu temps, donneraient à voir un équilibre sans égal.

 

Parce qu'avant l'horizon, il est un foutoir impensable et impossible, et pourtant... « Il n'y a pas de lignes droites dans la nature, à part peut-être l'horizon,, il y a un nombre de formes inimaginables, tout l'imaginaire du monde est dans la nature. »

 

Olivia parla alors des ailes d'un papillon. Et de la Loire. « Sa lumière, tout est là, chaque jour c'est un tableau de Turner qui change, elle est sauvage et fascinante. » En mouvement. En voyage. Comme ce fleuve, « je voudrais que mes peintures soient une invitation au voyage. »

 

Toutes ces formes qui jaillissent au fil des saisons dans un équilibre absolu dont, nous, pauvres bestioles humaines, nous nous éloignons avec le temps. Et pourtant, que l'on retrouve aujourd'hui dans les mondes qui grouillent en-dessous des lignes d'Olivia.

 

Olivia est née en Afrique, ses parents reviennent à Tours, elle grandit au milieu d'objets habités par ce continent. Juste une ligne pour voir dans ses œuvres quelques empreintes sur une quelconque piste menant à un quelconque horizon.

 

Quelques heures après notre rencontre, Olivia m'écrira : « Ah oui, j'ai repensé à un lieu ... Un peuplier immense en bas de mon immeuble, enfant, je m'y nichais en hauteur et c'était des sensations de liberté ! La sensation de liberté, c'est ça dont on aurait dû parler aussi ! »

 

Je n'avais pas répondu à ce message que, très vite, je revoyais mon père, garde-forestier, planter des peupliers le long d'une ligne droite absolument parfaite. Je le revoyais aussi planter ses carottes, ses pommes de terre, ses tomates, ses oignons suivant des lignes absolument parfaites. J'ouvrais les yeux alors, et comprenais mieux pourquoi je cherchais à photographier ces lignes absolument rectilignes. J'avais peut-être une réponse.

 

Je souriais. Et me souvenais de la dernière question que je posais ce jour-là à Olivia : S'il n'y avait qu'un mot ? Et Olivia de répondre dans la foulée : « Oui ! Le oui à la vie ! J'ai envie d'y croire ! Malgré tout, j'ai une profonde croyance en l'homme, je tends vers l'optimisme et l'espoir, alors je veux dire oui ! »

 

Texte et photographies : Donatien Leroy, Battements de Loire


Sources :

* Film réalisé par Philippe Lucchese pour l'exposition "Kilomètres" d'Olivia Rolde à L'Annexe, Centre d'Art des Rives de Saint-Avertin

https://vimeo.com/91091312

** Annie, Lena et quelques poudres de hasard... Les Ateliers de la Morinerie http://battements-de-loire.com/?p=1905